Expériences de Voyage

La Semaine Sainte à Madrid – Semana Santa

La Semaine Sainte à Madrid – Semana Santa
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La Semana Santa à Madrid

Les processions religieuses

À l’occasion de la Semana Santa, Semaine Sainte, Madrid devient le théâtre de nombreuses processions religieuses qui, appelons un chat un chat, fichent carrément les jetons. Ces processions, tradition espagnole, se succèdent pendant la semaine de Pâques, nuit après nuit, à la lumière des torches et des bougies. On assiste alors au passage d’hommes grognant sous le poids des planches trop lourdes et trop encombrantes qu’ils portent, supports de statues de saints, de la Vierge et de crucifix richement décorés. Ces planches de bois pèsent extrêmement lourd, écorchant les épaules des hommes qui les soutiennent, et pour cause : leur douleur est une évocation de la souffrance du Christ pendant la Passion.

Certaines des confréries défilant lors de ces processions sont vêtues de costumes traditionnels qui, il faut bien l’avouer, ne sont pas sans rappeler les uniformes du Ku Klux Klan. Les membres de l’organisation suprémaciste américaine s’étaient d’ailleurs inspirés de costumes médiévaux pour imaginer leurs cagoules blanches et pointues. Que dire ensuite des statues ? En tant que professeur d’histoire de l’art, j’en apprécie les caractéristiques propres au style baroque espagnol du 17ème siècle : hyper-réalisme, joues rubicondes en porcelaine, blessures peu ragoûtantes, effusion de sang et de larmes. Mais en tant que spectateur, ces statues m’apparaissent comme à la frontière de deux mondes : ce sont des statues, bien sûr, et pourtant, lorsqu’on les regarde du coin de l’œil, on croirait les voir prendre vie et se mettre à bouger. Les sculpteurs cherchaient à inspirer le repentir parmi les observateurs et à susciter la pitié pour les supplices des anciens martyrs. Au final, la tristesse et la souffrance qui émanent de ces œuvres ne font qu’exacerber l’ambiance angoissante générale. J’ai certes beaucoup d’admiration pour ces sculptures, mais je n’en mettrais certainement pas dans mon salon.

Semaine Sainte à Madrid - Espagne
© juanrvelasco

Dans un tableau de Goya

Je garde des souvenirs très nets de cette nuit passée à déambuler le long d’une de ces processions avec mes amis madrilènes. Nous allions cà et là le long du parcours emprunté par les participants, nous arrêtant tantôt pour une caña (une petite bière fraiche) et des tapas, tantôt pour un bocadillo (un sandwich, celui que je préfère est aux calamars frits). Nous nous échappions ensuite des Noctambules d’Edward Hopper et de son éclairage aux néons pour retrouver les lueurs des bougies à l’extérieur et la procession serpentant à travers la Plaza Mayor et les rues qui l’entourent comme autant de tentacules. Pour plaisanter, j’ai dit à un ami que j’avais l’impression de me promener au beau milieu d’un tableau de Goya. Encore aujourd’hui, je ne vois pas de meilleure façon de décrire cette nuit-là. Goya peignait merveilleusement bien l’obscurité. De façon littérale à travers des scènes de nuit, mais aussi de façon métaphorique, à travers l’illustration de visions macabres imaginaires et des travers les plus sombres de l’humanité.

Pour la communauté des croyants, les processions de la Semaine Sainte peuvent être l’occasion de vivre des expériences mystiques. J’ai moi-même vu des participants en pleurs devant la statue de la Macarena entourée de bougies (l’association de ce nom – qui n’est pas sans rappeler un tube pop – à la religion est, je l’admets, saugrenue). Sans doute est-il plus facile pour une personne pieuse que pour un observateur profane tel que moi de comprendre la pratique du masochisme au nom de la foi, ou le désir de ces hommes de porter des planches trop lourdes pour se blesser volontairement. Au cours des siècles passés, les participants ne se contentaient d’ailleurs pas de s’écorcher les épaules. Ils pratiquaient également la flagellation afin d’entrer en communion avec le Christ et son martyr lors de la Passion. Plus ils versaient de sang, plus grande était leur extase.

Il paraît que les Espagnols sont de grands amateurs de sang. Des crucifix ostensiblement sanguinolents aux corridas en passant par leurs œuvres d’art, il semblerait que cette réputation soit justifiée.

La Semaine Sainte la plus célèbre du pays se déroule à Séville et se veut plus mélodramatique que la version madrilène, elle-même décrite comme plus « sombre ». Pour un touriste, l’une ou l’autre de ces manifestations demeure une expérience très intense.

Les origines des processions

Les pasos, c’est le nom des processions, remontent au 15ème siècle. Durant la semaine précédant Pâques, les icônes religieuses étaient transportées hors des églises pour que le peuple puisse les voir. Ces statues étaient généralement des icônes votives, dont beaucoup étaient considérées comme accomplissant des miracles, et étaient systématiquement décorées de nouveaux ornements – une nouvelle étole, des bracelets ou une perruque de vrais cheveux. Elles étaient portées par des volontaires appelés des costaleros, qui avaient l’immense privilège d’en supporter le poids afin de communier dans la souffrance. 

Semana Santa in Madrid - Spain

© Sloot

La Semaine Sainte à Madrid

Aujourd’hui à Madrid, environ 20 processions ont lieu pendant la Semaine Sainte. Le Dimanche des Rameaux (Domingo de Ramos), l’icône du Cristo de la Fe y Perdon, sculptée au 18ème siècle par Luis Salvador Camona, ainsi qu’une statue appelée Santa Maria Immaculada Madre de la Iglesia sont transportées de la basilique de San Miguel à San Justo de nuit, accompagnées de fidèles munis de feuilles de palme, symbole du martyre. Le Mercredi Saint (Miercoles Santo), une procession descend la Via Crucis, menée par l’archevêque de Madrid et rejointe ensuite par la confrérie Cruzados de la Fe. Les membres de cette dernière, munis d’une icône du Christ (Santisimo Cristo de la Fe) qu’elle transporte depuis son siège au 87 rue Atocha, ont pour tradition d’embrasser le pied de l’icône (on appelle ça besapie, littéralement « embrasser-le-pied »). Au même moment, une autre confrérie, Nuestro Padre Jesus de la Salud y Maria Santisima de las Angustias entame sa procession depuis l’église de San Jeronimo el Real. Le Jeudi Saint (Jueves Santo) est le jour où se déroule la procession la plus dramatique, partant de la Colegiata de San Isidro (37 rue Toledo). Cette procession évoquera inévitablement le Pèlerinage à la source Saint-Isidore de Goya aux amateurs d’art. D’ailleurs, si vous trouvez plus angoissant que ce tableau, je demande à voir ! Deux icônes sont alors transportées, Jesus del Gran Poder et la Vierge Maria Santisima de la Esperanza. Ce qui fait la particularité de cette procession, c’est que les costaleros doivent porter ces immenses statues sur les genoux, comme si acheminer des pièces de bois de plusieurs centaines de kilos sur des kilomètres n’était pas suffisant.

Deux autres processions débutent de l’autre côté de la ville, depuis l’église de San Pedro (rue Nuncio), munies de Maria Santisima del Dulce Nombre et de Nuestro Padre Jesus Nazareno, El Pobre, pendant que le tableau intitulé El Divino Cautivo est extrait du Colegio Calasancio (58 rue General Diaz Porlier).

La Semaine Sainte atteint son apogée le jour du Vendredi Saint (Viernes Santo), lorsque la statue de Nuestro Padre Jesus Nazareno est acheminée de la Basilica del Cristo de Medinaceli (la judicieusement nommée Plaza de Jesus) à travers les rues les plus importantes autour de la célèbre place Puerta del Sol. La Procesion del Silencio part de l’église de Santisimo Cristo de la Fe (87 rue Atocha), et la mairie organise sa propre procession, Santo Entierro, depuis l’église Santa Cruz (6 rue Atocha), dotée du tableau intitulé Lignum Crucis. Le Samedi Saint (Sabada Santo), la procession transportant Nuestra Senora de la Soledad débute au monastère Corpus Christi. Enfin, le Dimanche de Pâques (Domingo Santo) vient clôturer la semaine. Une confrérie sélectionnée fait alors retentir le son des tambours sur la Plaza Mayor, faisant trembler les tables et les verres des cafés voisins pendant ce que l’on appelle la tamborada del Domingo de Resureccion.

Madrid, Spain: the Cathedral - Holy Week
@Krivinis

Des traditions qui perdurent

Sortir les icônes religieuses des églises pour les acheminer dans les rues est une tradition qui remonte au moyen-âge. Cette méthode était souvent employée pour obtenir un miracle, par exemple avant de combattre un ennemi ou pour endiguer une épidémie de peste. C’est au cours du 15ème et du 16ème siècle que ces rituels ont été davantage codifiés, sous l’égide des stratégies de la Contre-réforme. L’Église catholique cherchait alors à contrer la puissante rébellion protestante en rendant l’expérience religieuse catholique plus personnelle et plus humaine, et en s’appuyant sur les émotions des fidèles. Une des stratégies de l’Église consistait à ne plus se contenter d’attendre que les croyants viennent à l’église, mais à amener la foi à la population. Accentuer le côté mélodramatique et les sensations physiques et émotionnelles ressenties en étudiant la Bible en était une autre. Peut-être était-il plus simple d’étaler la souffrance et la tristesse devant un public non éduqué, pour qu’il comprenne et partage ces émotions, que de lui demander de s’intéresser à des questions religieuses plus complexes. C’est ainsi que l’art, à grand renfort de sang et de larmes, devint un outil de propagande.

Ces traditions ont perduré jusqu’à aujourd’hui. Elles offrent à présent aux touristes une combinaison mystique de beauté, de majesté, de calme brutalité et d’angoisse et sont la garantie d’une nuit, voire d’une semaine, inoubliable.

Candles burning in Madrid during the Semana Santa.
@Maksym Azovtsev

Les principaux lieux

  • Le Dimanche des Rameaux :  la basilique de San Miguel à San Justo

  • Le Mercredi Saint :

    • Départ de Atocha 87 pour la descente la Via Crucis
    • Départ de l’église de San Jeronimo el Real
  • Le Jeudi Saint : départ de de la Colegiata de San Isidro (37 rue Toledo)

  • Le Vendredi Saint :

    • Départ de la Basilica del Cristo de Medinaceli pour la procession de Nuestro Padre Jesus Nazareno
    • Départ de l’église de Santisimo Cristo pour la procession del Silencio (Atocha 87)
    • Départ de l’église Santa Cruz pour la procession Santo Entierro (Atocha 6)
  • Le Samedi Saint : départ du monastère Corpus Christi pour la procession Nuestra Senora de la Soledad
  • Le Dimanche Saint : Plaza Mayor

Dans notre prochain billet, nous faisons un zoom sur l’une de nos ONG partenaires : SINGA France !

Dr Noah Charney
Professeur d'Histoire de l'Art & écrivain |

Noah Charney est professeur d'histoire de l'art et auteur de best-sellers internationaux. Il est le fondateur de l'Association pour la recherche sur les crimes contre l'art et écrit régulièrement sur l'art et la culture pour Salon, The Observer et The Guardian. Il vit en Slovénie avec sa famille et son chien sans poils, Eyck.

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